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Il est le père (#2)

lundi 28 octobre 2013, par matthieu guérin

Après le vieux pont. A droite. Trouvé le chemin du premier coup malgré les explications sommaires.
La voiture cahote sur le chemin caillouteux et creusé de nids de poules. Ils hésitent encore un peu. Elle est tranquille. lui beaucoup moins. il lui est difficile de se détendre. encore.
La baraque et ce qui doit être un parking - en tout cas il y a des voitures stationnées, apparaissent après un dernier virage, encore légèrement masqués par les feuilles des branches basses des arbres.

Un week-end. Ils ont juste un week-end. Trois jours, même. Un week-end. à deux. pour eux. Pour rien. Se retrouver.
Il a passé le trajet assis sur le siège passager, elle à côté qui conduisait. Derrière, personne.
Il ne se rappelle pas exactement depuis combien de temps cela n’était pas arrivé mais ça n’est pas important. Il veut juste être maintenant.

Avant cela, deux semaines. Deux semaines seul. Avec les enfants. Dans la maison, à la campagne. Il avait dit que c’était mieux pour eux que de rester dans l’appartement. de tourner en rond. et d’aller au parc. Pour eux, oui. Pour lui aussi. il pensait. Il serait avec sa mère. ça lui ferait plaisir, à elle. D’être avec ses petits enfants. Et puis elle pourrait l’aider. Il ne serait pas tout à fait seul.

Deux semaines où le seul objectif de sa journée était le déroulement même de la journée. La journée des enfants. qu’elle n’ait pas d’accroc. Lever, manger, laver, habiller. Même chose avec le deuxième. Préparer, manger, déshabiller, dormir, re-lever, rhabiller, re-manger... Même chose avec le deuxième... re-préparer, re-manger, re-déshabiller, re-dormir... Même chose...
La nuit. Il pouvait dormir. Pour lui. Son objectif. Depuis le matin.

La grand-mère. Sa mère à lui. Il n’ose pas vraiment lui demander de l’aider. Il ne sait pas trop pourquoi. cette réticence. Il se dit que c’est pour l’épargner, ne pas la fatiguer. Pour elle aussi ça doit être des vacances. C’est dernières années n’ont pas été faciles pour elle. Tant de disparus. Il a peur aussi. Peur du choc de la rentrée scolaire. La première qu’elle ne fera pas depuis tant d’années.
Il essaie d’éloigner de lui l’autre raison. Celle qui dit qu’il a du mal à être père quand il est fils. Alors il l’empêche d’être grand-mère.

Il est épuisé. Il a honte. d’avoir été chaque jour moins patient et moins tendre. De penser qu’il en a marre. De s’être agacé de leurs jeux. Honte de n’avoir pas compris. ou trop tard. qu’il ne s’occupait pas d’eux. ni de lui. Il fuyait. Il remplissait ses journées de préoccupations matériel, mais eux, il ne les écoutait pas. Pas vraiment.

Il y a eu si peu d’instants où il a ri avec eux. où il a joué. Ça aurait dû être un plaisir. Il le sait mais il ne l’a pas fait. Et il ne sait pas pourquoi.
Mais il a su ne pas comprendre. Il a su défendre le petit contre la grande. systématiquement. Parce qu’il criait plus fort. Parce qu’elle était la grande.Trois ans. Ça n’est pas grand, trois ans. Ce n’est pas vrai.
Il s’est agacé pourtant. Il s’est fâché, même. De l’entendre pleurnicher, de la sentir accrochée à lui constamment. Elle est pénible, c’est tout.
Alors qu’elle voulait juste rire. et jouer. avec lui.

Elle voulait son père et il a fui.

Il est épuisé par ses vacances. et il a honte.

Ils ne se sont pas trompés, ils sont arrivés au bon endroit. C’est elle qui a tout organisé pour qu’ils soient bien. ce week-end. Juste eux deux. Un endroit loin des villes et des gens. Silencieux. Pas silencieux, non. Loin des bruits humains plutôt. En pleine forêt, les bruits deviennent des sons.

Il essaie de ne pas penser. De ne penser à rien d’autre qu’à maintenant. Il essaie d’oublier sa culpabilité et sa honte. Pour le week-end.

Les heures passent et il est bien. Il n’y a rien d’autre à faire ici que d’être avec elle. d’être tous les deux. Ils sont allongés sur une terrasse suspendue à quelques mètres du sol, dans les arbres. Ils ne voient que les branches, les feuilles et le ciel plus loin, derrière. Ils ressentent à peine le besoin d’échanger des paroles. Juste savourer le plaisir retrouvé de sentir l’autre à côté. Les quelques paroles qu’ils échangent pourtant concernent les enfants, qu’ils ont laissés. A ses parents à elle. A lui, ça lui pose toujours moins de problème que de les laisser à sa mère.

Puis ils replongent dans leur lecture. Chacun la sienne. Ils aiment bien. Lire l’un à côté de l’autre.

Un peu plus tard, elle se laisse aller à fermer les yeux. C’est la fin d’après-midi. Il arrête lui aussi de lire et regarde les arbres au dessus de lui. Il essaie de faire concorder ce qu’il voit et ce qu’il entend. Ces milliers de petits points vert pâle qui s’agitent devenant flous avec ce bruit qui ressemble à celui du ressac sur autant de galets minuscules et ronds.

La nuit tombe et il ne reste plus que la lueur des bougies qu’elle a apportées. Il ne se rappelait plus comme elle était belle, nue.