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Il, et le père (#5)

jeudi 19 décembre 2013, par matthieu guérin

Noir. et silence.

Ce silence bruissant des nuits citadines. Pas un bruit si ce n’est ce grondement ni proche ni lointain de la vie nocturne de la banlieue ouest. enveloppant. Pas un bruit si ce n’est la respiration silencieuse du corps allongé à ses côtés. elle dort. Pas un bruit encore si ce n’est sa propre respiration qu’il veut bruyante pour remplir ses oreilles. faire venir le sommeil.

Ses yeux ouverts voient le noir épais et cotonneux. Ils ne voient pas rien. Ils voient le mur face au lit. Même dans le noir. Ou plutôt sa mémoire trompe ses yeux qui dessinent eux-mêmes le mur, ses imperfections et ce qui l’orne.

Il lutte. Immobile. Il lutte pour ne pas laisser son esprit prendre l’eau. Pour rester maître à bord.

Il se force à penser son corps dans ses moindres parties, une par une. Il ne veut laisser de place à rien d’autre. Il s’applique.

Il est allongé sur le dos, les jambes légèrement écartées, les bras le long du corps. Il essaie de le détendre, ce corps, en mettant le maximum de sa surface en contact avec le matelas. En évitant de plier la moindre articulation. En ne les tendant pas, non plus. Il veut laisser son corps aller. Lui imprimer le moins de volonté possible. Le laisser mort.

Il pense chaque morceau, un par un. Pour vérifier. Il arrive presque à leur donner leur autonomie et ne plus les sentir.

A l’opposé du matelas, au dessus de lui, le drap alourdi par la couette qu’il contient, pèse. Ça l’oppresse. un peu. Mais il ne peut pas s’endormir, sans. Alors il le garde. Il a un peu chaud, aussi. Il transpire.

Il lève un peu le menton en basculant la tête en arrière sur l’oreiller pour ne pas comprimer son cou, sa trachée. ne pas ronfler. S’il s’endort enfin. Ça la gêne, il le sait. Il ne veut pas.

Il lui reste la respiration. Sa respiration. bruyante. Un rempart qu’il fait venir du plus profond de lui. Qu’il projette dans l’espace noir qui le baigne. Le son le remplit et remplit ses oreilles.

Il est dans une autre chambre maintenant. La porte ferme mal et la lumière qui filtre tout autour lui donne l’air réel d’une porte de cinéma fantastique. Dans la pénombre il peut distinguer la peinture épaisse et grossière de la pièce. Son aspect granuleux ressort avec la lumière rasante. Une couleur indéfinissable qui se situerait entre l’orange et le rose. Il est recroquevillé sur un matelas à même le sol et une couverture trop petite a du mal à couvrir l’ensemble de son corps. Dehors c’est l’hiver. Il n’a pas froid cependant.
Il dort. mal. Il se réveille souvent et dans un demi sommeil, à travers ses paupières mi-closes, il voit tout cela. Et sa mère aussi. Assise sur un fauteuil et qui dort. Mal, aussi.
Il entend une respiration. bruyante. Mais ce n’est pas la sienne. C’est celle du père qui dort seul dans un grand lit dans cette même chambre.
Ainsi ils sont tous les trois là. Le père, la mère et lui. Mais il n’est pas un enfant. C’est lui adulte qui est dans cette chambre. La respiration du père l’a trompé un instant. C’est celle qu’il entendait enfant lorsqu’il dormait dans le lit parental les veilles de rentrées scolaires. les nuits d’insomnies. La respiration forte, pleine, puissante, protectrice de son père. Cette respiration qui l’enveloppait et l’endormait. Qui l’enveloppe encore dans la pénombre de cette chambre. Même si cette régularité et cet apaisement sont artificiels. ils annoncent la fin. Des femmes et des hommes vêtus de blouses blanches entrent régulièrement dans la chambre. Ils jettent un oeil au père, sur le lit, et repartent. Ils ne disent rien.
C’était la dernière nuit mais il ne le savait pas encore. pas vraiment. Il ne voulait pas. La dernière nuit et il l’a passée comme un enfant. Depuis combien d’année n’avait-il pas dormi dans la même chambre que ses parents ? Une dernière nuit d’enfant.

Il est revenu dans la chambre noire. Il ne pensait pas, mais le sommeil vient. Tout de même. Il sait qu’à chaque fois, cette respiration qu’il a lui fait penser à cette nuit-là et à la respiration du père, aussi. Il pense à chaque fois que le sommeil va fuir et c’est tout l’inverse. A chaque fois. il redevient un enfant. Il s’apaise dans ce souvenir. Douloureux, pourtant.

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