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Il, et le père (#6)

jeudi 16 janvier 2014, par matthieu guérin

Il se souvient souvent d’une photo de son père. C’est à R... Dans la cour de la maison de sa grand-mère. Enfin, de sa mère, maintenant. parce que sa grand-mère, elle est morte. aussi. Mais ce n’est pas pareil pour la grand-mère. C’était sa grand-mère. Elle était vieille. Forcément.

Donc c’est dans la cour de la maison de sa mère. mais à cette époque c’était encore celle de sa grand-mère. Dans son esprit ça reste encore un peu la maison de sa grand-mère. Pas qu’il l’appréciait particulièrement mais admettre que la maison est celle de sa mère c’est jouer aux chaises musicales. Surtout depuis que sa grand-mère est morte et que sa mère est devenue la grand-mère de ses enfants. et lui le père. Avec son père à lui il ne sait pas quelle impression ça aurait fait. Il est mort. aussi.

Dans le fond de la photo, il voit la maison. Ils sont dans la cour. Son père et lui. Seuls. Sa mère devait être là aussi, mais ça doit être elle qui prend la photo. On ne la voit pas. Si sa grand-mère avait pris la photo, sa mère aurait été dessus. Ils auraient été tous les trois. Quoique. Il ne se rappelle pas de photo sur laquelle il serait avec son père et sa mère. Juste tous les trois. Du moins pas de cette période-là. La période où l’on n’a pas de souvenirs parce qu’on est trop jeune. ou des souvenirs fabriqués à partir d’images. Après c’est plus confus dans ses souvenirs. ou les images de ses souvenirs. les photos. Il se voit. Lui. Ses frères et sœur. Il ne saurait dire si ses parents sont là. Ou juste l’un. Ou l’autre.

C’est une cour fermée. Entourée de hauts murs. En fait la cour est entourée de bâtiments. elle est donc complètement encaissée et de quelque côté que l’on se tourne, on ne voit que la cour et des murs. Parfois une porte ou une fenêtre. Peintes en lie-de-vin. Sur le sol des chemins se dessinent dans l’herbe là où il y a des passages répétés.

Dans un coin une table ronde en métal et des chaises en métal aussi. C’est le coin qui est au soleil le plus tard les soirs d’été. C’est une tradition familiale. L’été il fait beau alors on mange dehors. midi et soir. Ça a été décidé une fois pour toute.

Mais ça n’apparaît pas sur la photo. Ça c’est dans son souvenir. Ou plutôt il sait que ça devait être comme cela à ce moment-là car ça l’était plus tard et il sait que les choses bougent peu dans cette maison. chaque génération n’osant pas brusquer la précédente.

Sur la photo son père est jeune. On voit la maison derrière. l’angle de la maison. Pas le pressoir ou le magasin, la maison. Son père est jeune. trente ans, certainement. Il le sait parce qu’il est dans ses bras. et qu’il estime qu’il n’a pas un an. Expérience de père. En tout cas d’après le maintien du bébé qu’il est, il ne sait pas marcher. Après, pour l’âge du père c’est une simple question de calcul.

Son père le tient entre ses mains pour être précis. ses mains sous les aisselles du bébé et ses doigts se rejoignent dans son dos. Il tient le bébé au niveau de son visage. Les deux visages sont au même niveau et se touchent. joue gauche du père contre joue droite du bébé. Tous les deux regarde la photographe. La, parce que c’est soit sa mère soit sa grand-mère qui a pris la photographie. Son oncle aussi prenait des photos. Très belles. Mais il n’utilisait que son appareil. Un reflex. un appareil de professionnel pour ses yeux d’enfant. plus tard il voudra faire pareil. Or il se souvient très bien avoir vu cette photographie dans les affaires de sa mère. Donc ça a été pris avec son appareil. Peut-être même qu’il se souvient avoir vu cette photo dans une pochette comme on en faisait du temps où on prenait des photos avec des appareils argentiques et qu’on allait faire tirer ses photos dans un laboratoire. Et puis le cadrage. La lumière. Ça ne peut pas être son oncle qui a pris cette photo. Il n’aurait pas fait ces erreurs. De toute façon il ne peut pas lui demander. Il est mort. aussi.
Donc il décide que c’est sa mère qui a pris la photo.

Les yeux et la bouche arrondis son père fait une petite grimace. Une mimique. Comme s’il était étonné. Mais il n’est pas étonné. C’est juste pour imiter le bébé. Lui. Les visages sont assez sombres car la photo est un peu en contre-jour. En fait on distingue assez mal la maison du fait de ce contre-jour. Tout est sombre.

Son père a une chemise à carreaux. Bleus et blancs. Avec peut-être un filet rouge de temps à autres. Il est en jeans. Il n’arrive pas bien à se rappeler de ce que porte le bébé. Lui. Peut-être une salopette en jeans. Sa mère aimait bien ça.

Ce qui fait qu’il se rappelle bien de cette photo c’est que son père est mince. sur la photo. C’est la seule fois où il a vu son père mince. sauf peut-être à la fin. C’est étrange car en fait il ne se rappelle de son père plutôt mince alors qu’il ne l’a vu mince que sur des photos. sauf peut-être à la fin. pendant toute son enfance et toute son adolescence son père était gros. A cause de sa vie sédentaire. par négligence aussi, sûrement. Et pourtant il ne s’en souvient presque pas. Il le sait pourtant.

A la fin aussi il était mince. Après son régime. Mais il avait surtout l’air malade. Il ne l’était pas. C’est après qu’il l’a été mais il n’avait pas eu le temps de s’habituer.

Il n’a jamais réussi à retrouver cette photo.

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