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Transport commun (#1.b)

jeudi 27 février 2014, par matthieu guérin

1.

Cinq minutes. Elle se donne encore cinq minutes. Le réveil a hurlé dans la chambre. Le son est réglé au minimum mais elle sursaute. Chaque matin c’est la même chose elle devrait pourtant être habituée. Dans le noir et le silence de la chambre le premier son du matin est surdimensionné. Il génère chez elle comme une peur panique. Celle qui donne l’impression de sentir son cœur s’arrêter. La même impression d’ailleurs que quand elle entend l’introduction de Times des Pink Floyd sur Dark side of the Moon. Même parfaitement éveillée elle ressent un frisson. Quelque chose qui se serre dans son ventre. les muscles. le diaphragme. Elle ne sait pas. plus.

2.

Chaque soir elle peine à s’endormir. Chaque nuit elle est réveillée et les images dans son cerveau submergent sa volonté et sa raison l’empêchant de retrouver le sommeil. Elle a peur de ne pas entendre le réveil. Ça ne lui est jamais arrivé pourtant. Elle a peur d’être en retard à son travail. Ça ne lui est jamais arrivé pourtant. non plus. Mais c’est comme ça. Elle a peur. Elle sait aussi que c’est totalement absurde et irraisonné mais elle ne peut pas s’en empêcher. La nuit les vagues sont trop fortes.

Chaque nuit elle espère le son du réveil pour la délivrer de cette noyade. Elle veut se lever et fuir. Chaque fois le son du réveil la fait sursauter et chaque fois elle peine pourtant à se lever.

Mieux encore. Le bien-être généré par la satisfaction de n’avoir pas loupé cette sonnerie provoque une onde de détente et lui donne à nouveau envie de dormir. Elle le fait d’ailleurs. Elle rattrape les heures éveillées de la nuit. Et sans son mari qui vient lui rappeler la marche du temps il est certain qu’elle serait en retard. Le simple fait d’avoir entendu le réveil suffit à la rasséréner et elle est prête à sombrer. Elle a remplie sa mission. passer la nuit.

3.

Elle se lève. Elle se force à se lever parce que maintenant qu’elle le doit elle n’en a plus envie. Sans un mot. Les enfants dorment encore. Ils les réveillent plus tard pour avoir le temps de s’occuper d’eux-même auparavant. Elle va dans la salle de bain. Se déshabille. Entre dans la douche et fait couler l’eau sur elle. Ça ne lui procure aucun bien-être.

Les pensées l’assaillent à nouveau. Mais ce ne sont plus les mêmes. Maintenant elle pense à ce qu’elle va faire. Ce qu’elle doit faire.

4.

Sa douche dure un peu plus longtemps que ce qu’elle devrait pour être efficace. Ses gestes sont rapides cependant mais espacés entre eux. Elle se dépêche malgré tout de se savonner. Elle a froid. Elle n’arrive pas à lutter. Malgré les gestes énergiques et le frottement du gant de toilette sur sa peau. Son corps a froid et sa tête est ailleurs.

5.

Debout devant la planche à repasser le fer à la main elle répète le geste mécanique de gauche à droite sur les habits qu’elle a attrapés dans la penderie en les regardant à peine. La tête ailleurs. encore. Elle a assorti les couleurs et les habits de sa penderie pour constituer des tenues et elle ne remet que rarement en question ces choix. Ça lui gagne du temps le matin en lui évitant d’avoir à réfléchir à la question. Son seul soucis est d’établir un roulement assez long pour que ça ne se voit pas. pas trop en tout cas. Ses collègues sont trop polis, ils ne lui diraient pas de toute façon. Les élèves si. Leurs remarques lui font mal parfois.

Avant de ranger la planche elle propose à son mari de lui repasser sa chemise. Il refuse. Comme d’habitude. Il veut toujours se débrouiller pour ces choses-là. Il y met un point d’honneur. ne pas se comporter en homme sexiste.

Ce sont quasiment les premiers mots de la journée qu’ils échangent. Tous les deux encore fatigués au réveil. Ou déjà dans leur journée. Dans l’après. Le rituel est orchestré, ils n’ont plus besoin d’échanger des mots. le matin. Mais ça n’est pas triste. Ils sont bien.

6.

Ils sont attablés face à face dans la cuisine. Ils déjeunent. Peu de mots. encore. Le contenu de leur bol est identique chaque matin. Ils limitent encore une fois la nécessité de réflexion.

C’est le dernier moment calme avant le lever des enfants et la précipitation quotidienne du départ. Ils parlent d’eux cependant. Savoir qui les dépose où. C’est la seule donnée qui change chaque matin.

7.

Elle prépare les enfants. Ils préparent les enfants. Les faire déjeuner. Les habiller. Partir. Le tout rapidement sans pour autant leur donner l’impression qu’ils expédient l’affaire. Ne pas les brusquer pour qu’ils commencent la journée sereinement.

8.

Ils claquent la porte derrière eux. Ils sont déjà dans l’ascenseur.

Chacun un enfant sur le siège accroché à l’arrière du vélo ils se séparent. Ce bref moment de vélo chaque matin lui semble être le seul moment de liberté de la journée. Le moment où tout est possible. Le moment du choix. Celui où elle peut choisir de ne pas. Elle sait cependant qu’elle fera toujours le choix d’y aller. Il n’y a que dans les histoires que l’on fait l’autre choix.

Mais la sensation de savoir qu’elle fait un choix à ce moment-là lui suffit. À ce moment-là et le soir quand elle rentre.

9.

Elle accroche son vélo dans le local prévu à cet effet. Elle n’est plus dans ses pensées. Dans les faits. Elle est dans les faits. la réalité. elle. croit.

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