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Il, et le père (#9)

samedi 10 mai 2014, par matthieu guérin

Il est dans la rue. Il va prendre le métro. pour rentrer chez lui. Il a passé la nuit dans la chambre à la peinture rose abîmée. Il se sent étonnamment bien. comme un petit garçon qui vient de passer le nuit dans la chambre de ses parents. Il sait pourtant que c’est le dernier jour pour lui là allongé dans le lit. Il a passé la nuit à moitié dans un fauteuil et à moitié sur un matelas par terre alternant avec elle. sa mère. Qui n’a pas voulu rester sur le matelas. Elle prend encore soin de lui comme s’il était petit. Elle se soucie. Peut-être pour ne pas penser à lui là sur le lit.

Il est dans la rue. Il croise des gens. Ils ne le regardent pas. Il se dit qu’il doit avoir l’air normal. qu’il ne savent pas eux ce qui lui arrive. Que peut-être il leur arrive la même chose d’ailleurs.

Dans le métro il lit et met de la musique. Il ne sait même pas quoi. Il veut juste passer le temps sans avoir d’espace pour penser. Aucun son extérieur ne l’atteint. ne doit l’atteindre. Il a du mal à ne pas penser à ce que ça fera de ne plus être le fils. De n’être plus que le père.
Sa dernière nuit en tant que fils il l’a passée. il le sait. Il l’a passée comme un enfant. Dans le noir les yeux ouverts à écouter les respiration mêlées de ses parents. Une dernière fois. Puis endormis mais il les entendait encore. les respirations. Ou peut-être était-ce dans son rêve.

Il a l’impression d’avoir des idées un peu dépassées sur son rôle de fils aîné. après. Après le décès. Les coups de téléphone à passer à la famille. Aux amis. La déclaration de décès. Il a peu honte quand même de penser comme si c’était déjà fini.

Chez lui il prend une douche puis passe prendre des affaires de rechange pour sa mère. chez elle. Ils ne savent pas combien de temps ça va prendre. la fin. alors ils se préparent comme si ça devait durer. Ça leur donne un but.

Son frère l’a relayé dans la chambre à la peinture rose abîmée mais il repart déjà. Voiture. Métro. Il veut être là. Avec elle quand ça arrivera.

Dans le métro il met à nouveau de la musique et il reprend son livre. Il ne sait toujours pas quoi. Il a une impression bizarre de se promener comme ça un jour de semaine. Il n’est pas allé travailler pour rester auprès de lui. C’est exceptionnel comme situation pour lui et pourtant tout semble terriblement banal. Les gens autour de lui vont travailler ou vaquent à leurs occupations. Le métro fait un bruit de métro. Les musiciens font de la musique.

Quand il sort du métro à quelques mètres de l’hôpital il est un peu en avance par rapport à l’horaire estimé qu’il avait donné à sa mère. Il est pris soudain d’une terrible envie de fumer. Ça ne lui était pas arrivé depuis un an et demi qu’il avait arrêté. Il n’a pas l’envie de lui résister et se rend dans un tabac. La buraliste fait une mauvaise blague sur les allumettes en bois dont le sens lui échappe. Il fait semblant de rire.

Il prend encore le temps de fumer une cigarette. La première depuis un an et demi.

Puis il s’arrête acheter des croissants pour sa mère qui n’a rien dû manger depuis la veille au soir.

Cette fois il marche à grand pas vers la chambre à la peinture...

L’unité de soins palliatifs est située dans une partie ancienne de l’hôpital. vétuste. Dans l’escalier aux marches usées la peinture est verte et tout autant décrépie que dans la chambre.

C’est quand il ouvre la porte de la chambre qu’il sait que l’image restera gravée dans sa mémoire. Sa mère est debout à la tête du lit et l’on n’entend plus la respiration mécanique du corps allongé. Au bruit de la porte sa mère se retourne et lui fait un pauvre sourire. Il comprend qu’il vient de rater le dernier instant de quelques secondes. Il comprend qu’il n’était pas là comme il l’aurait voulu auprès d’elle. Plus tard il se rassurera en se disant qu’il était peut-être mieux qu’elle ait eu un ultime moment d’intimité avec son mari. sans ses enfants. Mais il lui avait dit qu’il serait là et il n’était pas. là. pour une cigarette.

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