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Je la regarde

mercredi 18 juin 2014, par matthieu guérin

Je vis avec une fille. Je sais tout d’elle. Elle rien de moi. Je vis pour une fille. Je l’attend toute la journée puis je la regarde.

Peut-être qu’elle ne le sait pas. que je sais tout d’elle. Ses gestes ses mouvements ses vêtements ses sous-vêtements ce qu’elle mange ce qu’elle regarde à la télévision... Elle m’a vu pourtant. une fois. Je dois dire que ça m’a un peu chagriné. Je ne pensais pas qu’elle avait conscience de moi. Maintenant je vis avec une question. Se souvient-elle de moi ? vit-elle avec mon souvenir ? Moi je continue de la regarder. Chaque soir puisque la journée elle travaille.

Il est dix-neuf heure quinze et la porte de l’appartement s’ouvre. C’est elle. Elle rentre. elle porte au bout de son bras droit une sacoche qui pourrait être celle d’un ordinateur et à l’épaule gauche son sac à main. Petit. Elle est habillé d’un chemisier léger et d’un pantalon de toile. Il fait encore jour. Et chaud. C’est bientôt l’été.

Elle se débarrasse de ses sacs dans l’entrée. Puis de ses chaussures. Elle sort son chemisier de son pantalon certainement pour être plus à l’aise. Elle est chez elle. Elle va dans la cuisine et se sert un verre d’eau. Elle le boit. Puis elle reste un long moment les fesses appuyées contre le rebord de la table son verre à la main. Il y a une table dans la cuisine.

Je la regarde. moi. Un verre à la main une cigarette dans l’autre. Accoudé. je la regarde.

Ma présence l’indiffère. Elle ne me voit pas. moi.

Elle continue de rester appuyée contre la table de la cuisine les yeux dans le vague. Je continue de la regarder. Sa journée a dû être fatigante. Elle a besoin de ce long moment. Il se répète tous les soirs. Je le sais. Je la regarde.

Dans la rue on entend le bruit des voitures et des motos des scooters qui passent. Entre nous le temps est suspendu à cet instant sans durée. Le temps ne passe plus. Je regarde une photographie.

Quand elle fait un geste se croiser les bras passer la main dans ses cheveux qui retombent tout le temps devant son visage ils semblent ralentis. In the mood for love est rejoué chaque soir devant moi.

Elle se redresse pose son verre sur la table et passe dans le salon de l’appartement. Elle s’assoit sur le canapé et prend une revue sur la table basse qui est devant. Elle s’installe les jambes repliée sous elle légèrement sur le côté le coude appuyé sur l’accoudoir du canapé. sa tête posée sur sa main sa revue de l’autre posée sur ses cuisses.

Je suis toujours accoudé. moi. J’allume ma deuxième cigarette mon verre n’est pas terminé. et je regarde.

Longtemps.

Je me redresse et vais dans la cuisine me servir un autre verre. J’en ai besoin. Pour m’occuper les mains. Justifier d’une activité.

Je retourne la regarder.

Il est vingt heure trente et je sais qu’elle va bientôt se lever. S’animer. Changer d’activité. passer à autre chose.

La voilà qui lève la tête et les yeux de sa lecture. Elle a un bâillement qu’elle occulte avec le dos de la main qui soutenait sa tête. De l’autre elle ne peut lâcher la revue qui tomberait à terre. Elle déplie ses jambes lentement - ou du moins à moi ça me parait lent - et se retrouve dans la position assise. Toujours sur le canapé.

Elle se lève et va dans la cuisine à nouveau. Elle ouvre des placards et sort casserole et ustensiles de cuisine. Du réfrigérateur elle sort quelques légumes qu’elle se met à éplucher. C’est courageux de préparer un repas quand on est seul. Mais peut-être qu’elle pense à moi. Peut-être qu’on est deux. malgré la distance.

Vingt et une heure. La nuit commence à tomber et je suis toujours accoudé à la regarder. Elle dîne maintenant.

Lentement. Les yeux baissés vers la revue qu’elle a étalée sur la table devant elle. Seule devant sa table.

Seule la lumière de sa cuisine est allumée. Elle n’a pas encore allumé les autres pièces. Étrangement les lumières des autres appartements sont éteintes. C’est comme si elle était seule dans l’immeuble.

Il est vingt deux heures désormais et c’est bientôt terminé. Il fait nuit. Je sais que c’est l’heure où elle va aller se coucher. Elle a lavé sa vaisselle et l’a rangée. Elle a marché un peu dans l’appartement comme si elle ne savait pas bien ce qu’elle faisait. Elle déplaçait des objets. Son sac. Des vêtements. Des livres. J’ai du mal à déterminer s’il y a une logique dans tout ça. Elle a regardé un peu la télévision aussi. Rien de particulier. Elle a zappé. Ça n’a pas duré longtemps.

Elle passe dans sa chambre et se déshabille. Elle laisse toujours ses volets ouverts quand elle se déshabille. Elle prend tout son temps. Elle n’est as pressé. C’est pour ça que je connais tout d’elle. Ses sous-vêtements. Je la vois nue. Elle est belle. Je ne sais pas si ses formes sont parfaites mais je les aime.

C’est ensuite qu’elle ferme les volets.

C’est là que notre relation s’achève. Chaque soir. Quand elle ferme ses volets. Je n’ai plus rien à regarder. Je quitte mon balcon et rentre dans mon petit appartement. Je vais aller me coucher moi aussi. Très vite. Il ne me reste que le rêve. Quand je ferme les yeux. Je peux l’imaginer. Qui dort.

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