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Transport commun (#6.b)

jeudi 3 juillet 2014, par matthieu guérin

1.

Elle a décroché son vélo et mis ses affaires dessus. Elle l’a enfourché et maintenant elle descend la rue du lycée. Cette légère pente qu’elle doit affronter le matin est un vrai plaisir à descendre en fin de journée. C’est dans cette descente qu’elle relâche vraiment la pression. Elle voudrait que tout soit aussi facile que cette descente.

2.

Sur le banc qui est en bas de la rue elle voit un homme assis. Elle aimerait que ce soit lui. Qu’il soit assis là comme tous les jours. Il n’y a pas de raison que ce ne soit pas lui. Il y est. tous les jours. Elle lui fait un petit signe d’habitude.

3.

Depuis qu’elle l’a vu passer dans le couloir elle sait qu’aujourd’hui ce n’est pas comme les autres jours. Aujourd’hui elle va s’arrêter et lui parler. Juste quelques mots. Comprendre. Comprendre ce qui lui arrive. En savoir plus sur sa situation. Poser des questions. Peut-être qu’il ne voudra pas répondre. Qu’il en a marre des questions. Juste quelques mots rassurants alors. D’encouragement.

4.

La descente de la rue ne la détend pas comme d’habitude. Elle sert son guidon un peu plus qu’à l’accoutumée. Les jointures de ses doigts blanchissent sous la pression. Au fur et à mesure qu’elle approche du banc la silhouette se précise. C’est bien lui qui est assis. Il regarde dans sa direction. Il la regarde. Comme s’il l’attendait. Ses doigts se serrent un peu plus sur son guidon.

Elle continue de descendre dans sa direction. Comme tous les jours.

5.

Ses doigts attrapent les leviers de freins et elle commence à ralentir. Les freins crissent sur les jantes légèrement humides. Elle freine tout à fait et s’arrête à sa hauteur. Elle pose un pied par terre. descend de son vélo. Elle ne veut pas rester dessus pour parler. Comme si elle allait partir. elle était pressée. Elle l’est un peu mais elle veut prendre le temps avec lui.

6.

Elle remarque qu’il ne baisse pas les yeux. C’est la première fois. Même si elle ne lui a jamais parlé elle a remarqué ça qu’il baissait les yeux quand on lui parlait. Et qu’il ne parlait pas beaucoup.

7.

Alors elle parle. Beaucoup. Elle dit des choses. Des questions. pour comprendre. D’autres phrases pour rassurer. Elle parle. Beaucoup. Pour masquer sa propre gène. Il ne dit rien. lui. Elle dit qu’elle veut l’aider. qu’elle l’a déjà fait avec d’autres. pour les papiers par exemple. Elle peut le voir ailleurs qu’au lycée aussi. S’il préfère.

8.

Puis elle s’arrête. de parler. Elle le regarde. Elle attend.

Il la regarde aussi. Il ne dit rien d’abord. Elle lit de la détresse dans son regard. Puis il lui demande de redire. doucement.

Elle devine alors. Il ne comprend pas. ou mal. Il ne comprend pas assez bien le français.

Elle ne redit pas les questions. Elle redit qu’elle veut l’aider. Elle redit le rendez-vous. Ailleurs oui.

9.

Elle le regarde un instant encore. Comme pour s’assurer qu’il retiendra. Puis elle remonte sur son vélo et se lance dans ce qu’il reste de descente avant le carrefour où elle bifurquera pour arriver chez elle.

10.

Sur son trajet elle ne cesse de penser à lui. Elle ne cesse de se demander si elle a bien fait de lui donner rendez-vous. Elle se dit maintenant que c’était une erreur qu’elle n’aurait pas dû. Qu’un professeur ne peut pas donner rendez-vous à un élève comme cela.

Elle regrette. Elle a peur maintenant.

Pourtant il avait l’air heureux quand elle lui a dit.

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