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Il, et le père (10)

vendredi 7 novembre 2014, par matthieu guérin

Un long moment de silence. Trop long pour une apnée. Et puis une dernière inspiration qui s’interrompt brusquement. sans qu’on sache qui de la machine ou du corps allongé a produit le mouvement. le dernier signe de vie.

Il est là lui toujours près de la porte avec son sac sur les épaules dans lequel il apportait des affaires pour sa mère désormais inutiles et son sachet de croissants à la main. il se sent un peu ridicule. non. désemparé plutôt.

Elle est là elle. sa mère. toujours près du lit mais elle ne le regarde plus elle a tourné la tête vers le lit et a reposé ses yeux sur le corps allongé lorsqu’il a inspiré.

Lui il avait toujours pensé qu’à la fin on expirait. Là le père a inspiré. une dernière fois.

Un moment encore. avant qu’il ose. faire un geste.

Voilà. Alors. voilà. Ça y est. c’est l’après. L’après la mort. du père.

Il s’était préparé à ce moment. Il avait essayé de se préparer. L’avait un peu redouté. un peu attendu aussi. Il l’avait imaginé surtout. imaginé de beaucoup de façons. pour se préparer. Pas comme ça évidemment. Il s’était composé des réactions. Il les a oubliés. Il reste là. muet. interdit. Rien. rien dans son esprit. le blanc.

Pas de cris. pas de pleurs. pas de tristesse. Rien. le calme.

Sa mère aussi. Elle est là debout près du corps allongé la main posée sur son bras le regard tourné vers le visage qui semble endormi avec ses yeux fermés. La bouche qui reste ouverte sans plus laisser passer un souffle. même généré mécaniquement. laisse voir la réalité. Elle n’a rien de violente. Le moment est suspendu. calme.

Il ne ressent rien. Le calme. vide. son esprit est vidé. C’est fini. c’est fini l’hôpital la maladie les machines les visites l’attente. c’est fini et il ne ressent rien. il n’y arrive pas.

Il devrait. doit. ressentir quelque chose. Il veut se forcer. ne trouve rien. Il a honte. honte de son incapacité. devant sa mère.
Mais il doit faire. dire quelque chose. pour sa mère. Alors il s’approche et lui pose une main sur l’épaule. Il se sent mal à l’aise de faire ça. mal à l’aise dans cette position. Il sent que c’est trop. ou pas assez. que ça exprime mal. Malgré tout il reste comme cela un petit moment. Rien d’autre. Pas un mot d’abord. quels mots de toute façon. Le soulagement. le réconfort. la banalité. rien de personnel. Le silence plutôt.

Alors pour dire. faire. il annonce qu’il va prévenir les infirmières. Bouger. briser l’instant. la gêne. l’incapacité. Il sort sans attendre l’assentiment de sa mère. il sort dans le couloir et se dirige vers le bureau des infirmières d’où sortent des voix. fortes. qui parlent. rient.
Il est là sur le seuil. attend une fraction de seconde. s’excuse de déranger. et dit. dit que c’est terminé dans la chambre là-bas. Les voix s’arrêtent. Une infirmière sort immédiatement pour aller dans la chambre. Ils savent quoi faire. Ils ont l’habitude eux.

Ils sont dans la chambre. L’infirmière sa mère et lui. et le corps. aussi.

L’infirmière regarde sa montre et annonce une heure à sa collègue qui est entrée à leur suite - il ne l’avait pas entendue venir. Il ne sait pas pourquoi mais il corrige l’heure annoncée de dix minutes. Sur le moment ça lui parait important. Dix minutes. c’est le temps qu’ils sont restés. là. à le rien dire. à le regarder. puis lui à sortir et revenir.

La première infirmière éteint les machines.

La deuxième infirmière corrige l’heure sur son papier.

Elles leurs disent que ce soir ils peuvent rester autant qu’ils veulent.

Il sait qu’il va devoir rester. mais là il ne peut pas. rester dans l’immobilisme. du corps. de la mère. de la chambre hideuse. Il murmure quelques mots pour dire qu’il va téléphoner aux autres. ses frères et sœurs. Il sort dans le couloir.

Il appelle. vraiment. pour qu’elle n’ait pas à le faire elle. sa mère. Il appelle plusieurs fois. plusieurs personnes. En hiérarchisant dans sa tête. Ceux qu’il doit prévenir en premier. Ceux qui attendront. Ceux qui n’auront qu’un message. parce que c’est trop dur de leur parler.

Sa voix est ferme. détachée. Comme s’il donnait des nouvelles. du père. Pas cette nouvelle-là. Il la voudrait douce. Mais elle est sèche. brutale.

Allô. Voilà. c’est fini. ici.

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