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Correspondances

mardi 27 mars 2018, par matthieu guérin

Roman en une page

À Philippe Rahmy

Chapitre 1

Il est en retard. Il s’est dépêché pourtant. mais il a eu des contre-temps. et donc il est en retard. Peut-être qu’il aurait pu faire mieux. Peut-être que c’est une façon aussi d’éviter. éviter le début de la soirée et la confrontation avec des gens qui l’impressionnent.
Lorsqu’il arrive à la bibliothèque on lui indique le chemin du sous-sol. et de ne pas faire de bruit. La lecture a commencé. La lecture a commencé et c’est d’ailleurs une voix qu’il entend. d’abord. Une voix qui parle d’une ville. qu’il aime déjà. L’effet n’est pas immédiat. Il faudra attendre les dix minutes de la lecture. Les dix minutes d’une lecture où il reste au fond. debout. n’osant s’approcher. N’osant s’approcher ni même bouger. les yeux fixés sur cet homme debout derrière un pupitre et dont il ne voit que les épaules et le visage sous un chapeau. Ça parle de la ville. ça parle d’une femme qui la traverse. Ça parle de Shanghai.
Dix minutes et il sait exactement ce qu’il va filer acheter et lire dans les jours qui viennent. Shanghai il l’a vue. un peu. Et jamais il n’avait entendu quelqu’un la dire. aussi proche de lui.

Ce jour-là il n’osera pas lui parler.

Chapitre 2

Les semaines. les mois passent. Une petite année sûrement. P - comme il signera plus tard dans leurs échanges numériques bien plus souvent que Phil, lit à nouveau des extraits de son ouvrage dans une librairie. Il ne ratera pas cela. Il ne sera même pas en retard et il aura son livre avec lui. Il pense qu’avec le livre en main il osera lui parler. Cette fois encore il ressent la pulsation. Celle du texte. celle de la lecture. celle du lecteur.

Trois minutes. L’échange n’aura pas duré trois minutes. mais en trois minutes ils auront parlé de Shanghai d’écriture de photographie. Trois minutes où P lui a parlé comme s’ils avaient des heures devant eux. Trois minutes où il se sent très proche de P dans la façon qu’il a de percevoir et de dire.

C’est bien plus tard encore que commencera leur correspondance. Celle des courriels.

Chapitre 3

Très professionnelle d’abord. Ils ne se connaissent pas. Ils reçoivent tout deux des textes. les lisent. Ils disent oui. non. publient. publient pas. s’expliquent pourquoi. P toujours très à l’aise. Lui un peu emprunté au début. Mais P l’encourage. le relève. Et très vite il comprend. Il comprend qu’à quelques exceptions près il n’y a aucune explication ni argumentation à fournir. Ils sont d’accord sur tous les textes. Ils y voient. sentent les mêmes choses.

Les mois et les années. ils prennent leur rythme. Leur arythmie en fait. mais c’est une forme de rythme après tout.
De longs moments passent sans qu’aucun d’eux n’envoie de signe. De longs moments qui se comptent souvent en mois. De façon très soudaine à chaque fois l’un d’eux fait un long courriel où il raconte. Il raconte le temps. sa famille. son travail. les vacances ou les résidences. Sa vie en fait. Quasiment invariablement le mail se termine par « j’ai honte de n’avoir pas pris de tes nouvelles plus tôt » puis « Tu es prêt ? ».

S’ensuit alors une période frénétique. Une période très courte où les textes et les avis se succèdent à une vitesse folle. Comme un emballement libérateur. Certains courriels ne contiennent qu’un mot. une interjection de joie ou de douleur à la suite d’un texte. Toujours suivie de l’initiale - pour qu’ils se rappellent qui a dit quoi. Une connivence. D’autres fois ils détaillent des sensations. des sentiments. ou un point d’écriture où ils doutent. Jamais leur avis n’a divergé.

Puis pour clore ces sessions de travail « La prochaine fois, à Paris, on boira un café ».


Ce texte a été lu lors de la soirée hommage à Philippe Rahmy. La captation vidéo est visible sur remue.net

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