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Il, et le père (#7)

mercredi 19 mars 2014, par matthieu guérin

Assis sur un tabouret le dos droit pour ne pas avoir de crampes. Le visage bleui par la luminosité de l’écran. il fixe. l’écran. Il attend la réponse. Il attend une réponse de la machine. Depuis deux ans.

Il se lève traverse l’appartement mue par un mouvement nerveux. Il n’y a pas de réelle nécessité à ce déplacement. Le bruit. Le bruit peut-être de ses propres pas pour remplir l’espace sonore d’un semblant de vie. Celui de l’ordinateur l’oppresse quand il a passé trop de temps devant.

Il fait bouillir de l’eau dans la bouilloire. Il pose une tasse sur la table en faisant un peu plus de bruit que ce que le geste aurait voulu. Pour se donner l’impression que toutes ces actions sont volontaires. Il remue quelques ustensiles aussi. Il les range. Il prépare un thé finalement. Il essaie d’adopter la nonchalance de l’homme occupé qui s’octroie une pause bien méritée. Le visage sérieux de celui qui travaille même pendant sa pause.

En réalité il repousse. encore. Il repousse la décision de jours en jours. Ça se compte en semaine, maintenant. En mois. Et la machine ne l’aide pas. Elle est perfectionnée et bête. arrogante. Il sait bien que la réponse ne viendra que de lui. Il doit trouver. Sa décision.

On est en plein après-midi et l’immeuble est silencieux. C’est assez logique en somme c’est un immeuble d’habitation. Il ne vit que la nuit. Il ne sait pas pourquoi mais ces longues journées à la maison que lui permet son emploi lui donne l’impression d’une captivité. Ces journée seul sans femme et enfants devraient être agréables. Une respiration. Mais il est mal à l’aise pendant ces journées. La culpabilité. Encore. Il s’interdit de faire autre chose que de travailler. Il ne peut s’y résoudre cependant. Quand enfin il s’y met il ne reste qu’une poignée de minutes. La journée a passé en mouvements avortés. En tasses de thé préparées bruyamment pour créer l’illusion d’une activité nécessaire.

Il en va ainsi aussi de son père. Son père n’est plus là. Il est mort. Enterré. Loin. Loin au sens propre. il est enterré dans son village natal. Et il n’y est jamais allé. depuis. Il a vu la cérémonie, il a vu les gens pleurer, il a vu le cercueil de son père descendre, il a imaginé la terre le recouvrir - parce que contrairement à ce qu’on voit dans les film, ça se fait rarement devant la famille. Et puis il est parti. Il n’est jamais revenu.

Il se dit que ce n’est pas normal. Normalement un fils revient sur la tombe de son père. ça se fait. En tout cas c’est ce qu’il a vu faire. C’est ce qu’il a appris. Et il ne le fait pas.

Il sait que la pierre a mis du temps avant d’être posée car elle venait de loin - c’est une idée de sa mère et qu’elle coûtait cher. Il a vu une photo que son oncle qui est sur place lui a envoyée. Et c’est tout. Il n’y est pas allé. Comme si ça ne représentait rien pour lui. Il y pense pourtant. à son père. Chaque jour. Il y pense mais il ne sait plus très bien s’il pense à son père ou au fait qu’il n’est pas allé voir sa tombe. Qu’y verrait-il de plus que ce qu’il a vu sur la photo qui reste imprimée dans le fond de son œil ? vérifier que l’image est la réalité ? Il ne sait pas comment donner une raison à cette démarche. La règle ne lui convient pas.

Alors il reste là. Devant son ordinateur. La main sur la souris le doigt sur le bouton l’œil fixé sur la page des réservations de train et la réponse ne vient pas.

Il est à nouveau immobile devant l’ordinateur et le silence est revenu percé uniquement par le sifflement suraigu du ventilateur de la machine qui essaie désespérément de se refroidir. Son activité est mince pourtant. Ce son lui presse les tympans. Quand la douleur est trop forte il se lève à nouveau en faisant racler sa chaise sur le sol afin de faire un bruit contraire en espérant qu’ils s’annuleront. Ça ne marche pas.

Il est temps d’aller chercher les enfants à l’école maintenant. Il n’aura plus besoin de chercher l’utilité de ses gestes.

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